La mort glorieuse, une culture militaire française

Le Président de la République auprès du cercueil d'un soldat tombé au combat

Le Président de la République auprès du cercueil d’un soldat tombé au combat

Dans la nuit du 9 au 10 décembre 2013, deux parachutistes français du 8ème RPIMa de Castres, Antoine Le Quinio et Nicolas Vokaer, ont été tués en République centrafricaine dans le cadre de l’opération Sangaris. Ils rejoignent ainsi les quelques 700 militaires « morts pour la France » en opération extérieure (OPEX) depuis la guerre de Corée en 1950, et au delà les centaines de milliers morts dans toutes les guerres qu’ont menées les armées françaises en six siècles d’existence.

La mort d’un militaire français à l’étranger est sans conteste la principale occasion lors de laquelle les armées bénéficient d’une large couverture médiatique, l’autre étant le 14 juillet. De fait, on observe que les succès militaires français en OPEX, bien réels, ne sont pas valorisés médiatiquement ni populairement à leur juste valeur. Les exemples contemporains ne manquent pourtant pas, des campagnes victorieuses de contre-insurrection menées au Tchad dans les années 1970-1980, à l’opération Serval au Mali en 2013, en passant par l’intervention en Côte d’Ivoire en 2011, ou la participation française à la Guerre du Golfe en 1991. Pourquoi n’évoquer alors que les tués ? L’armée française n’existerait-elle qu’à travers ses morts ?

Cette non-valorisation des réussites militaires en France, qui outre-atlantique ou même outre-manche n’est pas aussi flagrante, peut être expliquée. La faute au désintérêt répandu vis-à-vis des questions militaires, aux vieux réflexes antimilitaristes, et sans doute à la crainte toute française de ne pas être assez critique des événements, surtout quand les OPEX sont défendues par les responsables politiques. Toutes ces hypothèse fournissent des éléments de réponse, mais s’y rajoute une tradition propre aux armées françaises, un véritable culte perpétué depuis des siècles, et que les médias ont inconsciemment absorbé : celui de la mort glorieuse.

Disons-le clairement, les armées françaises célèbrent les défaites bien plus que les victoires. Les mauvaises langues dirons, avec une hypocrisie bien sentie, que c’est parce que la France n’a connu que des défaites depuis l’effondrement militaire et moral de juin 1940. La raison est tout autre. Quelles sont donc ces défaites que l’armée française célèbre ? Mettons de côté les 8 mai et 11 novembre et intéressons nous à deux célébrations proprement militaires : Camerone, et Bazeilles. Ces deux batailles, des défaites tactiques intervenues dans des guerres perdues par la France, sont commémorées chaque année respectivement par la Légion étrangère, et les Troupes de marine, qui ont été de tous les combats de la France depuis leurs créations aux XIXème et XVIIIème siècles. Camerone et Bazeilles ont été depuis érigées en fêtes officielles de ces corps, elles sont recréées lors de cérémonies commémoratives, et magnifiées d’une aura presque mythologique.

Commençons par Camerone. Camarón de Tejada est une localité de l’Etat de Veracruz au Mexique. La bataille se déroule en 1863 dans le cadre de l’expédition militaire française décidée par l’empereur Napoléon III deux ans plus tôt. Le 30 avril 1863, une compagnie du Régiment étranger de la Légion décide de fixer l’armée mexicaine en un point précis afin de la détourner d’un important convoi militaire français. Pendant neuf heures, une soixantaine de légionnaires retranchés dans une ferme du village de Camarón tiendront tête à près de 2000 soldats mexicains. Blessés ou tués les uns après les autres, les légionnaires finiront par donner l’assaut à la baïonnette après avoir épuisé leurs dernières munitions. Les survivants se rendront à la fin de la journée après avoir exigé des soldats mexicains qu’ils ne les désarment pas, et qu’ils soignent leurs camarades blessés. Le convoi français a pu de son côté poursuivre sa route sans encombres. Camerone est donc une défaite militaire tactique ayant permis une réussite tactique, mais n’ayant nullement empêché la défaite stratégique : les troupes françaises se retirent du Mexique en 1867. Reste cependant la dimension sacrificielle, voire christique de l’image des légionnaires tombant les uns après les autres pour protéger le convoi. Elle illustre pleinement une des valeurs essentielle des armées françaises, et de la Légion en particulier, inscrite à l’article 6 du Code du légionnaire et à l’article 2 du Code du soldat : la mission est sacrée, et le soldat doit l’accomplir jusqu’au bout, au péril de sa vie s’il le faut. C’est précisément l’esprit de Camerone, célébré chaque année par l’ensemble des légionnaires, où qu’ils soient.

Bataille de Camerone, avril 1863

Bataille de Camerone, avril 1863

La bataille de Bazeilles, elle, présente de nombreuses similitudes avec Camerone. Bazeilles est un petit village verrouillant l’entrée sud de Sedan, dans l’est de la France. La bataille a lieu les 31 août et 1er septembre 1870, en pleine guerre franco-prussienne. Six unités des Troupes de marine y participent, commandées par le général de Vassoigne. Le village de Bazeilles est pris par les soldats prussiens, puis repris par les troupes de marine qui vont le défendre pendant toute la matinée du 1er septembre. Comme à Camerone, les Français sont très largement inférieurs en nombre et en matériel à l’ennemi, et tiendront coûte que coûte leur secteur. A la mi journée, à court de munitions, ayant infligés de lourdes pertes aux Prussiens, et arrivant à un point de rupture, les marsouins et bigors français finissent par se replier sur Sedan. Le général de Vassoigne estime en effet que « l’infanterie de marine a atteint les extrêmes limites du devoir » et que les survivants sont susceptibles de servir ailleurs sur le front. La guerre sera pourtant perdue par la France en 1871, une défaite d’autant plus humiliante qu’elle y perdra, comme chacun le sait, l’Alsace-Lorraine.

Les dernières cartouches, tableau d'Alphonse de Neuville

Les dernières cartouches, tableau d’Alphonse de Neuville

De ces deux batailles difficilement associables à des victoires, les armées françaises ont pourtant fait des causes de célébration. Elles ont choisi d’y retenir le dévouement des soldats à leur mission, en dépit des circonstances désespérées, des blessures, et au mépris total de leurs propres vies. Tout le souvenir, et la glorification encore palpable de la Première Guerre repose précisément sur cette idée. Chaque commune de France possède son monument aux morts de la Grande guerre, tous honorés précisément parce qu’ils sont morts pour la France, et non parce qu’ils ont combattu pour elle. Le récit commémoratif de la bataille de Dien Bien Phu, pourtant la plus humiliante défaite militaire française depuis 1945, reprend également la formule.

Cette culture de la mort glorieuse, l’écrivain français Charles Péguy, lui-même tué lors de la bataille de la Marne de septembre 1914, l’a parfaitement définie par ces mots :

« Le guerrier est grand non parce qu’il tue, mais parce qu’il meurt. Ou parce qu’il sait qu’il va mourir. Et y consent. Et que ce n’est pas si simple que cela, d’accepter de mourir »

Voilà pourquoi aujourd’hui en France, la mort d’un militaire en opération parvient à occuper l’espace de quelques jours le monde médiatique, soit une éternité à l’heure de l’information instantanée. L’intérêt des citoyens est plus difficile à cerner. En période de crise économique et sociale, et à l’heure où l’assouvissement des intérêts privés, le confort personnel et la richesse matérielle sont érigées en objectifs de vie, nombreux sont ceux qui ne comprennent pas comment les militaires peuvent ainsi consentir à la possibilité de mourir pour quelque chose de plus grand qu’eux, sur lequel ils n’ont de surcroît aucun droit de regard ou d’expression critique.

Voilà pourquoi, la France est le seul pays occidental à rendre hommage à ses militaires tombés au Liban en 1983, en Côte d’Ivoire en 2004, et en Afghanistan en 2008 ou 2012, par des cérémonies nationales, en présence des plus hauts responsables politiques et militaires, très largement retransmises à la télévision et dans les autres médias. Quand bien même ces hommages nationaux sont presque totalement dépourvus de caractère populaire, ce qui en constitue la plus grande faiblesse, ils sont autant de témoignages de la perpétuation d’une culture militaire de la mort glorieuse, propre à notre pays.

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Une réflexion sur “La mort glorieuse, une culture militaire française

  1. Très bon article qui explique effectivement pourquoi les militaires célèbrent nos défaites et nos morts !

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